• Délires

    Une autre manière de se perdre. Quelques tentatives poétiques ou littéraires.

  • Teignmouth Electron

    1er juillet. Quelque part entre Ste-Hélène et les Malouines. Beau temps. Brise très légère.


    Depuis ma banette, reclus, j’écoute les petits coups martelés sur la coque par le clapot saccadé, les écoutes qui bavardent, les claquements du foc.

    Le temps prend ses aises, je fais de même. J’ai la peau comme ridée, racornie, un cuir usé, incrusté de sel gemme. Je m’y sens relégué, comme banni.
    ……………………

    Mes derniers compagnons sont ces poissons volants que je retrouve, desséchés, aux plis de la grand-voile, à la façon d’un Neptune me jetant ses déchets … Parfois je sors un moment sur le pont ; Il est là, il me parle dans sa barbe et puis me menace de son harpon, promet de balancer mon corps aux crabes…

    Il semble bien que je sois étranger à ce monde, sur cette mer gluante, étranger sur l’océan, étranger aussi sur terre, à la foule effrayante.

    Je crois qu’il est temps de tirer un trait, mais je sais que je ne rentrerai pas…

    Je suis perdu. Que faire…

    Il me faudrait fusiller le soleil. Je ne veux pas.


    Le bateau fut retrouvé vide, le 10 juillet.

    Une histoire vraie... Je vous enjoins à lire la page Wikipédia du malheureux Donald Crowhurst. A lire aussi, la réjouissante adaptation par Jonathan Coe : "La vie très privée de Mr Sim", où Coe transforme notre marin solitaire en commercial effectuant un tour d'Angleterre pour vendre du dentifrice... Et d'Isabelle Autissier : "Seule la mer s'en souviendra", dont je me suis beaucoup inspiré. Merci Isabelle !


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  • Est-ce que ça va ? Dédicace à Lili la Nantaise (une brune comac ;-)

      

    Lèvres gercées, gorge asséchée – le cœur noyé.  

    Le cœur en crue, en marée haute.

    Est-il trop tôt, est-il trop tard ?

     

    Trop spontané, trop policé ?

    Il y a des règles en amitié…

     

    Je rabâche, je ressasse ma lâcheté,

    Le temps passé à hésiter.

    C’est décidé – va, je me lance !

     

    Je m’isole : je vais t’appeler ;

    Te demander : « Est-ce que ça va ? »

     


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  • cri, univers, edvard, munchSa femme ne se rendit d’abord compte de rien. Pierre avait pris sa décision pendant la nuit et à ce stade, il lui aurait probablement encore expliqué. Mais comme souvent mal réveillés, ils se croisèrent devant le lavabo, devant la cafetière, les yeux gonflés et l’esprit embrumé, et ne se dirent pas un mot, à peine un grognement. Clic, clic, faisaient les cuillères au fond des tasses.

    Quinze minutes de trajet en voiture. Virage à droite, virage à gauche (clic-clic, clic-clic, faisait le clignotant) et il arriva à son bureau. Il alluma son ordinateur puis passa prendre un expresso dans la salle cafétéria quasi vide. Pradonet, le comptable, lisait le Ouest-France du jour.

    - Salut Pierrot, t’es poisson, hein ?

    - …

    - Amour : « Une soirée entre amis s’impose. Il est grand temps de vous retrouver et de changer d’ambiance ».

    Il haussa les épaules et retourna à son poste de travail. Windows s’était lancé et l’écran affichait la page d’accueil de l’intranet, avec à la une le dernier succès commercial du groupe. Il cliqua sur la messagerie Outlook. Trois messages « non lus » apparurent.

    Clic. « De Service Informatique. Validation de la demande de service STATION EPORT ADVANCED : S1204-07. A tout moment, vous pouvez suivre l'avancement de votre demande à l'adresse : Ask-it. Le Service Informatique ». Clic – Fermer.

    Clic. « De VWR International. Vous avez la parole ! Cher Client, Ce questionnaire électronique est désormais interactif… ». Clic – Supprimer.

    Clic.  « De Yann Schwatz. Salut Pierrot » (Tiens, une formule de politesse) « Tu trouveras ci-joints les plans de récolement de la commune d’Avranches. Pour quand penses-tu pouvoir les intégrer au S.I.G. ? Idéalement j’en ai besoin pour mercredi 8. Yann ».

    Clic – Répondre.

    « Salut Yann, pour mercredi ça fait court, j’ai le dossier de Caen sur le feu. Je te tiens au courant. Cordialement Pierre ».

    Au moment où il allait appuyer sur la touche « Envoyer », il s’arrêta, perplexe. Il n’avait pas réfléchi à ça. Que faire ? Il se relut, bien sûr supprima le « salut Yann » et le « cordialement ». Ça n’allait pas toujours. Dans le doute, il enregistra sa réponse dans les brouillons.

    Tandis qu’il se plongeait dans la saisie des plans de Caen, ses collègues arrivaient peu à peu. Certains s’installaient rapidement, le visage fermé ; mais quelques-uns faisaient le tour, serraient les mains, engageaient la conversation. Il répondait d’un vague sourire, d’un hochement de tête et reprenait son travail.

    Pour midi, pris au dépourvu il commanda par internet un sandwich « Ténor » au « Class-croûte » (trio de pain de mie aux céréales, jambon cuit, comté, pousses d'épinard). En fait, toute la journée se passa sans anicroche. Le soir, sa femme s’inquiéta, s’énerva, et pour finir s’enferma dans un silence boudeur. Leurs enfants avaient quitté le nid et ne poseraient donc pas problème avant le week-end.

    Ils regardèrent « Cris et chuchotements » sur France 3 puis se mirent au lit.

    Le deuxième matin, ils firent l’amour sans dire un mot, à peine un râlement, se croisèrent devant le lavabo et devant la cafetière, les yeux gonflés.

    Quinze minutes de trajet (pas de clignotant, pas de clic-clic, l’escalade ! mais personne ne prit la peine de le klaxonner) et il arriva à son bureau. Son ordinateur allumé, il passa prendre un expresso dans la cafétéria. Pradonet lisait Ouest-France.

    - Salut Pierrot, t’es poisson, hein ? Amour : « Vous avez besoin des conseils de vos proches afin d’apaiser votre vie de couple ».

    Il retourna à son poste de travail. L’écran affichait la page d’accueil de l’intranet, avec à la une le dernier succès commercial du groupe. Clic sur Outlook. Messages non lus : trois.

    « De Service Informatique… ». Clic – Supprimer.

    « De Martine Le Téod. Pierrot, on se voit à 9 heures, tu me diras où tu en es pour Caen. J’ai eu Yann, il va falloir mettre les bouchées doubles. Martine ». Il garda le message ouvert.

    « De Nastia. Faisons connaissance. Puisque vous etes inscrit sur un site de rencontres et de chercher votre autre moitie. Je tiens egalement a rencontrer un homme fiable, douce et bien-aime, que je vais etre heureux et qui me respectent. Je suis tres heureux de recevoir votre e-mail, car je pense vous etes serieux… ».

    Pierre ne s’était bien entendu jamais inscrit à quel que site que ce soit. Il n’était pas naïf, mais il y avait une touche de désespoir dans ce message (Non Jeff, t’es pas tout seul !). Il joua avec l’idée d’y répondre. Il imaginait une longue idylle sur internet, et puis la première rencontre, le cinéma, le premier dîner. Les… les confidences.

    Et puis on se serre dans les bras, on s’embrasse, on se murmure, on… 9 heures. Clic – Glisser archives.

    La porte de sa chef restait bien entendu grande ouverte. Il entra sans frapper.

    - Ah, te voilà, ben alors t’en es où pour Caen ?

    - …

    - Ouais ben tu fais fissa et t’embrayes sur Avranches. C’est OK avec Yann pour te laisser jusqu’à vendredi. Ça va le faire ?

    - …

    - Bon ben allez, on fait comme on a dit. Mets-moi en copie.

    Il ne déjeuna pas. Il n’allait pas se mettre en grève de la faim, quand même. Pour demain, il se préparerait un repas froid.

    Le soir, sa femme, lasse de râler en soliste, partit passer la nuit chez sa mère en claquant la porte. Dans la soirée, il y eu deux coups de téléphone. Le répondeur les prit en charge avec beaucoup de compétence. Il envisagea un moment de le débrancher, et puis bof.

    Sur Arte, il y avait un reportage sur l’explosion du Krakatau. Il fut fasciné. En 1883, ce volcan avait dévasté le Détroit de la Sonde dans un vacarme inimaginable. Les cendres expulsées à des dizaines de kilomètres avaient entamé un lent tour du monde. Quelques années après, elles atteignaient l’Europe. D’après le narrateur, le tableau d’Edvard Munch avait été inspiré par les couchers de soleil enflammés par les poussières du volcan. Le cri de l’univers ! Munch, se bouchant les oreilles et distordu par l’angoisse, ne l’avait pas entendu : il l’avait vu !

    Le troisième matin il était seul devant le lavabo, seul devant la cafetière.

    Quinze minutes de trajet sans clic-clic. Il alluma son ordinateur puis passa prendre un expresso.

    - Salut Pierrot, t’es poisson, hein ? Amour : « Célibataires, votre vie vous plait telle qu’elle est et c’est tant mieux ».

    Pradonet était-il maintenant celui dont il était le plus proche ? Il fut tenté de le serrer dans ses bras. L’écran affichait la page d’accueil de l’intranet, avec à la une le dernier succès commercial du groupe.

    Outlook.

    « De Service Communication. Nous vous informons qu’à l'occasion de l'échéance de son contrat bancaire de dette senior, le Groupe a mis en place une nouvelle structure de financements. Ces nouveaux contrats sont assortis de ratios identiques à ceux de la précédente convention de crédit, soit un gearing inférieur à 1,1 x fonds propres et un leverage inférieur à 3 x EBE. Le Service Communication »

    Vous vous en doutez, c’était le message de trop. Pierre péta un câble.

    Il posa un RTT (ben oui, quand même) sur le logiciel GRH et reprit sa voiture.

    On dit qu’il sifflotait le « Carnaval des Animaux » et qu’il imitait la partie de xylophone des « Fossiles » en tapant sur son volant. Ma chandelle est morte, lalala. Pas de clignotant. Pas de clic. Boum. On dit surtout que le dossier d’Avranches fut livré en retard.


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