• Après cette 1ère nuit tranquille, je reprends mon cheminement à travers la plaine de Faxasund.

    J2 - Fagralón

    Toujours cette alternative : marcher le plus haut possible sur le coteau, de façon à éviter les ravines, qui se forment à partir du bas, ou choisir un talweg.

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    Pendant un moment, je suis une trace bien marquée au bord du torrent.

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    Des sources surgissent, sur les bords et même dans le lit de la rivière. Je teste la température : pas chaud.

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    Voilà enfin le lac où j'avais prévu de bivouaquer. J'ai 2 heures de retard sur mon planning. Planning qui va de toute façon exploser dans les heures et jours qui viennent, mais je ne m'en doute pas encore - ou disons que je préfère ne pas encore y penser.

    Le Faxi, au-dessus de ce lac sans nom :

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    Paysage de désert : sandur en islandais.

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    Petite côte et j'aperçois un 2ème lac.

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    Bifurcation plein ouest, toujours à travers le sandur.

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    Devant moi apparaît le mont Sveinstindur, un possible objectif d'ascension pour ce début de trek. Il a la réputation d’offrir une des plus belles vues d'Islande. Mais pour l'instant son sommet est dans les nuages. Le temps vire au blanc.

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    J'arrive enfin à l'extrémité sud du lac Langisjór. Ce grand lac d'environ 20 km de long s'étend jusqu'au Vatnajökull. C'est mon principal objectif pour cette année. Mon plan consiste à en faire le tour complet, puis de continuer vers le sud, jusqu'à Thorsmork.

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    Ce n'est pas le plus grand lac d'Islande, loin s'en faut - le 9ème en superficie selon Wikipédia. Mais il fascine par son isolement. Il n'a d'ailleurs commencé à paraître sur les cartes qu'en 1878... Le longer, c'est plonger au cœur de l’Islande la plus sauvage - quoiqu’il soit possible de l'atteindre en 4x4. A un bout, le Mont Sveinstindur, au panorama réputé. A l'autre bout, le glacier Vatnajökull "plus grande calotte glaciaire d'Europe" selon les guides locaux (Wiki ne la plaçant qu'en 3ème position ; de toute façon, l'Islande est-elle vraiment en Europe ?).

    Déjeuner au bord du lac. Une 4x4 surgit, s'arrête à mes côtés. Une bande de copains en vadrouille pour la journée ; ils m'offrent quelques gâteaux secs. Je leur demande s'ils connaissent les prévisions météo pour les jours qui viennent, mais non. Ils essaient de se connecter avec leurs smartphones, mais ça ne passe pas.

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    Je reste perplexe. Hier midi, à Landmannalaugar, la météo affichée à la hutte des wardens était carrément alarmiste : deux forts coups de vents successifs pour les jours à venir, 10-13 m/s puis 15-18 m/s (soit quand même plus de 60 km/h) avec de fortes précipitations. Ça va donner quoi dans les montagnes ? L'idée de me lancer vers le nord, loin de tout abri de secours, paraît bien dangereuse. Que décider ?

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    Un proverbe islandais bien connu dit : "Si le temps ne te plaît pas, attends 5 minutes". On peut toujours espérer que ça soit moins pourri que prévu... Décision, je me lance sur la côte est du lac au lieu de la côte ouest : si ça se passe mal, je ne suis pas loin d'un refuge ; si ça s'avère bien, je fais le tour dans le sens anti-horaire. Dans tous les cas, j'aurai au moins eu un aperçu des montagnes Fögrufjöll.

    Plongeon Imbrin sur le Langisjór :

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    Je ne suis pas "birdwatcher", mais quand même assez content d'accrocher cet "oiseau rare" à ma liste.

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    (Suite de l'article)


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  • (Accès à la 1ère partie de l'article)

    Suivre le bord du Langisjór devient assez ardu : des restes de névés pentus. Aucune trace de pas, sur la neige. Pas grand monde ne passe par là, apparemment. Pourtant, il y a une trace qui s'élève dans la mousse, au flanc de la montagne.

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    La petite touche de rose réglementaire.

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    Et me voilà en vue du lac Fagralón. En fait ce lac double n'a pas de nom sur ma carte (où il apparaît en un seul morceau). Et ce nom n'évoque rien sur Google. Pourtant, j'ai vu ce nom sur une pancarte. Le suffixe -lón signifie lac, et je fais le pari que "fagra" est le masculin singulier de "fögru" (Fögrufjöll, les belles montagnes, Fagralón, le beau lac ??). On va donc l'appeler comme ça.

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    Mon idée : profiter du temps raisonnablement beau pour monter le plus haut possible sur l'arête du mont Sveinstindur, à défaut d'atteindre le sommet. Pas dit que je pourrai mieux contempler le Langisjór dans les jours qui viennent. Je pose donc mon sac et grimpe.

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    A gauche, donc, le Langisjór, à droite le Fagralón. Tu ne t''en rends pas forcément compte sur la photo, mais ils restent bien séparés par une fine arête montagneuse, que je vais suivre dans un moment.

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    Plus à droite, à l'est des montagnes Fögrufjöll, la rivière Skaftá, alimentée par le Vatnajökull que se perd au fond dans les nuages.

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    Plus à droite encore, mais les photos sont médiocres, je ne les mets pas, le Laki (plus précisément, le Lakagigar). Et vers le sud, à défaut de voir la calotte du Mýrdasjökull, je vois l'enfilade des vallons qui me permettront de rejoindre le refuge de Sveinstindur quand le mauvais temps me tombera dessus. Information précieuse. Le mont Uxatindar complètement à droite.

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    Bon, je redescends.

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    J'emprunte cette fameuse arête entre les 2 lacs. Elle s'effile, faut vraiment pas avoir froid aux yeux - et profiter de l'absence de vent !

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    Quelques mètres après la photo précédente, je pose par inattention le pied sur une plaque de palagonite. Ce matériau, sorte de transformation argileuse de la lave basaltique est particulièrement traitre : il est parfois d'aspect assez semblable à la terre, mais est dur et glissant, surtout lorsqu'il est couvert d'une couche de graviers en guise de roulement à billes.

    Me vlà qui débaroule vers le Fagralón. Quelques secondes très longues. Le temps s'étire. Ne pas prendre de vitesse, ne pas prendre de vitesse. Je me stabilise les pieds vers le bas, sur le côté gauche, les 2 mains enfoncées dans les graviers en guise de frein. La vitesse baisse. Nouvelle accélération.

    NE PAS PRENDRE DE VITESSE ! Enfin je m'arrête dans la pente. Main gauche en sang ; on verra plus tard. Assurer les appuis. Rejoindre en quelques pas précautionneux une zone de terre moins pentue.

    Au rapport : une douzaine d'écorchures, du superficiel sauf à 2 endroits. Rinçage à la bouteille d'eau. Pouce gauche tordu, mais pas trop douloureux. Pas d'autres dégâts.

    Bon, continuer. Quoiqu’il en soit, ne pas repasser par là. Passer par la berge du Fagralón si nécessaire.

    J2 - Fagralon

    Au fond du Langisjór, le Vatnajökull se dévoile un moment. Cette chaîne de montagne au sein de la calotte glaciaire pourrait bien être le Hamarinn, partie sud du volcan Barðarbunga qui me fait le coup d'entrer en éruption un mois après mon retour :(.

    J2 - Fagralon

    J2 - Fagralon

    Me voilà proche du bout du Fagralón.

    J2 - Fagralón

    A ce moment précisément, j'hésite à continuer vers le nord. Mon intuition est que je déconne.

    J2 - Fagralón

    Le temps vire au sale ; il n'est pas dit que je trouve un emplacement de bivouac rapidement ; je suis crevé ; mon refuge de secours s'éloigne ; le chemin que je viens d'emprunter n'a rien d'évident et je ne tiens pas à le refaire sous la tempête.

    Demi-tour ! Je sais exactement où je vais m'installer pour la nuit : entre les 2 morceaux du Fagralón, à moins de 3 heures de la hutte de Sveinstindur.

    J2 - Fagralon

    Je reprends en sens inverse le chemin de crête pour un moment, puis poussé par la fatigue, je me dis qu'il y a peut-être moyen de longer le bord du lac. En effet, deux piquets de bois me guident exactement vers le seul endroit où il est possible de rejoindre la berge du Fagralón. Celle-ci laisse un passage de parfois juste quelques décimètres, ce qu'il faut pour contourner le lac.

    J2 - Fagralón

    J'arpente un moment l'endroit, alors qu'une petite pluie commence à tomber et que le vent du sud se lève. Je cherche le meilleur emplacement pour m'abriter. Je finis par m'installer directement au bord du plan d'eau, pour bénéficier de l'abri du talus de 1 mètre 50 qui le sépare de l'autre morceau du lac.

    Dans le sable de la grève, évidemment, les sardines tiennent très mal. Je transporte des cubes de pierres afin de les lester.

    J2 - Fagralon

    Fatigue. Je m'endors sur le chapitre complexe de "Tristes tropiques" où Lévi-Strauss explique les motifs de peinture faciale en forme de jeu de cartes des Indiens Caduvéo.

    J2 - Fagralón

    Mélange de symétrie et d’asymétrie. Sorte d'expression inconsciente d'une contradiction sociale (j'ai pas tout compris...) : "Phantasme d'une société qui cherche, avec une passion inassouvie, le moyen d'exprimer symboliquement les institutions qu'elle pourrait avoir, si ses intérêts et ses superstitions ne l'en empêchaient. Adorable civilisation, de qui les reines cernent le songe avec leur fard."

    T'infliger tout ça est bien gratuit. Certes, cette dualité remplit nos vies : symétrie/asymétrie, répétition/innovation, expérience/prise de risque. Quel rapport avec ce trek ? La meilleure façon de marcher...

    Mettre un pas devant l'autre, et de temps en temps un pas de côté - voire, mais j'anticipe, un pas en arrière...

    J2 - Fagralón

    25 km.

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  • 6h45 : tandis que je somnole, bercé par le vent qui forcit, je suis réveillé par les piquets de ma tente, qui s'effondrent sur mes pieds.

    Jack in the box ! Je me précipite hors de mon duvet. Entrevois-tu ce fantôme blafard qui déambule dans la brume ? Silhouette nue qui court à droite, qui court à gauche, à la recherche des quelques cailloux supplémentaires avec lesquels consolider le fond de la tente.

    Retour à la chaleur du sac de couchage.

    De minute en minute, le vent empire. Pour bien visualiser, je t'explique comment est montée la tente (une Taurus Ultralight 2 de chez Vaude). Elle est en gros constituée d'une ossature en croix. Un arceau concave fait colonne vertébrale, l'autre fait un U à l'envers en tête de la tente. Deux "cartilages" d'une quarantaine de cm sont incorporés directement dans la toile extérieure, à 40 cm du fond.

    Le point crucial consiste à tendre suffisamment le fond de la tente pour conserver ces 2 tiges verticales. Vu le peu de tenue du sol où j'ai enfoncé les sardines, tout se joue dans la résistance qu'opposent mes tas de pierres à la force du vent. Et à la résistance intrinsèque des tissus et des arceaux.

    Ma tente est orientée sud-sud-ouest. Le vent, lui, hésite entre ouest-sud-ouest et sud-ouest. Chaque bourrasque violente plie l'arceau central - qui passe de concave à convexe - et couche la tige droite. La tente semble comme se mettre à plat ventre, puis reprend sa forme après quelques longues secondes.

    Je décide d'anticiper une éventuelle catastrophe : je m'habille chaudement, je range tout dans le sac à dos, y compris (et surtout) le duvet, prêt à partir. Je ne garde que le tapis de sol. J'attends 10 heures, sauf accalmie éventuelle : à 10 heures, je foncerai vers la hutte de Sveinstindur.

    Les rafales sont de plus en plus violentes et fréquentes.

    Je me souviens seulement maintenant de ce fameux proverbe islandais dans son entier : "Si le temps ne te plait pas, attends 5 minutes : ça sera peut-être pire...". Je m'efforce à chaque bourrasque de soutenir le fond de la tente du pied, et l'arceau central, qui se tord, de la main.

    J3 - tempête

    A 10 heures, il n'est plus question de partir. Les rafales se succèdent sans répit. On ne quitte pas un abri - qui pour l'instant tient le coup - pour se lancer dans la tempête, à la recherche d'un autre refuge certes plus sûr mais à l'emplacement aléatoire. Patienter, rester calme.

    A 12 heures, c'est un peu moins puissant, et surtout le vent a tourné, s'est mis dans l'axe de la tente. Celle-ci ne se tord plus que rarement, ce qui est bien rassurant ! Patienter encore ! Je ressors mon Lévi-Strauss du sac à dos.

    Qu'est-ce qui poussent certains d'entre nous  - mais pas tous - à se placer dans des situations pareilles ? Pendant cette relative accalmie, je continue ma lecture des "Tristes tropiques". Justement Lévi-Strauss évoque ces tribus chez lesquelles les adolescents doivent se soumettre à des épreuves physiques et morales : s'abandonner sans nourriture sur un radeau, chercher l'isolement dans la montagne, s'exposer aux bêtes féroces, au froid et à la pluie.

    Voilà son explication : "Institutions et coutumes leur semblent pareilles à un mécanisme dont le fonctionnement monotone ne laisse pas de jeu au hasard, à la chance ou au talent. Le seul moyen de forcer le sort serait de se risquer sur ces franges périlleuses où les normes sociales cessent d'avoir un sens."

    Un peu de narcissisme, certes, à te conter mes aventures, mais je n'y cherche assurément pas le prestige, car, et je cite encore Lévi-Strauss, cette fois-ci au Star Theater de Calcutta, retranscrivant un extrait de la pièce qu'il vient de voir : "... and the young girls who sigh as they gaze into the vast blueness of the sky, of what are they thinking ? Of fat, prosperous suitors..."

    En fait de gras prétendant, je serre encore d'un cran ma ceinture... Pas le temps de me faire à manger. Tout juste grignoter quelques noix de cajou.

    A 12h45, le vent est reparti de plus belle, puis se calme à nouveau. A 13h45, presque plus de pluie, c'est le moment de fuir. Je sors le sac à dos de l'abside, prends vite une photo. Bravo à ma valeureuse tente.

    J3 - tempête

    Oui, l'Islande, c'est parfois un peu plus rude que sur les pages glacées des magasines... :

    J3 - Tempête

    Je passe un coup de serviette sur la toile, presque sèche grâce au vent ! puis démonte tout.

    Je ne traîne pas, et je ne fais pas de fantaisie. J'ai repéré qu'en continuant sur les berges du lac, et d'une ça passera, et de deux ça me mettra dans l'axe des vallons aperçus depuis l'arête du Sveinstindur. On fait comme on a dit.

    J3 - tempête

    J3 - tempête

    Je suis donc mon chemin, jetant régulièrement l’œil sur le GPS : la hutte de Sveinstindur, 5 km.

    J3 - tempête

    Le vent est reparti, la pluie aussi s'est remise de la partie. Je la prends de face, plein les lunettes. Je suis à la limite des nuages. Je ne vois pas grand chose...

    J3 - tempête

    A 2-3 occasions, les vallons m'offrent un choix. J'ai en tête une photo d'un blog indiquant un danger à tourner trop tôt vers le sud-est : je choisis donc systématiquement la route de droite. Et à un moment je tombe sur des poteaux de bois. Ouf ! C'est tout juste si d'une balise je peux apercevoir la suivante, mais ça va, il n'y a plus à se tromper.

    J3 - tempête

    Ce que je pense être la dernière pente m'amène en fait à une piste de 4x4. Celle-ci vire carrément vers l'ouest, pour contourner un sommet, à l'opposé de ma direction. J'obéis enfin à mon GPS, prends à gauche, pour remonter un col où le vent souffle en ouragan. Mais voilà la plaine de la rivière Skaftá.

    J3 - tempête

    Une descente à flanc de montagne, relativement bien protégée du vent et je pousse enfin la porte de l'abri.

    J3 - tempête

    J3 - Tempête

    7 km.

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