• J3 - Tempête

    6h45 : tandis que je somnole, bercé par le vent qui forcit, je suis réveillé par les piquets de ma tente, qui s'effondrent sur mes pieds.

    Jack in the box ! Je me précipite hors de mon duvet. Entrevois-tu ce fantôme blafard qui déambule dans la brume ? Silhouette nue qui court à droite, qui court à gauche, à la recherche des quelques cailloux supplémentaires avec lesquels consolider le fond de la tente.

    Retour à la chaleur du sac de couchage.

    De minute en minute, le vent empire. Pour bien visualiser, je t'explique comment est montée la tente (une Taurus Ultralight 2 de chez Vaude). Elle est en gros constituée d'une ossature en croix. Un arceau concave fait colonne vertébrale, l'autre fait un U à l'envers en tête de la tente. Deux "cartilages" d'une quarantaine de cm sont incorporés directement dans la toile extérieure, à 40 cm du fond.

    Le point crucial consiste à tendre suffisamment le fond de la tente pour conserver ces 2 tiges verticales. Vu le peu de tenue du sol où j'ai enfoncé les sardines, tout se joue dans la résistance qu'opposent mes tas de pierres à la force du vent. Et à la résistance intrinsèque des tissus et des arceaux.

    Ma tente est orientée sud-sud-ouest. Le vent, lui, hésite entre ouest-sud-ouest et sud-ouest. Chaque bourrasque violente plie l'arceau central - qui passe de concave à convexe - et couche la tige droite. La tente semble comme se mettre à plat ventre, puis reprend sa forme après quelques longues secondes.

    Je décide d'anticiper une éventuelle catastrophe : je m'habille chaudement, je range tout dans le sac à dos, y compris (et surtout) le duvet, prêt à partir. Je ne garde que le tapis de sol. J'attends 10 heures, sauf accalmie éventuelle : à 10 heures, je foncerai vers la hutte de Sveinstindur.

    Les rafales sont de plus en plus violentes et fréquentes.

    Je me souviens seulement maintenant de ce fameux proverbe islandais dans son entier : "Si le temps ne te plait pas, attends 5 minutes : ça sera peut-être pire...". Je m'efforce à chaque bourrasque de soutenir le fond de la tente du pied, et l'arceau central, qui se tord, de la main.

    J3 - tempête

    A 10 heures, il n'est plus question de partir. Les rafales se succèdent sans répit. On ne quitte pas un abri - qui pour l'instant tient le coup - pour se lancer dans la tempête, à la recherche d'un autre refuge certes plus sûr mais à l'emplacement aléatoire. Patienter, rester calme.

    A 12 heures, c'est un peu moins puissant, et surtout le vent a tourné, s'est mis dans l'axe de la tente. Celle-ci ne se tord plus que rarement, ce qui est bien rassurant ! Patienter encore ! Je ressors mon Lévi-Strauss du sac à dos.

    Qu'est-ce qui poussent certains d'entre nous  - mais pas tous - à se placer dans des situations pareilles ? Pendant cette relative accalmie, je continue ma lecture des "Tristes tropiques". Justement Lévi-Strauss évoque ces tribus chez lesquelles les adolescents doivent se soumettre à des épreuves physiques et morales : s'abandonner sans nourriture sur un radeau, chercher l'isolement dans la montagne, s'exposer aux bêtes féroces, au froid et à la pluie.

    Voilà son explication : "Institutions et coutumes leur semblent pareilles à un mécanisme dont le fonctionnement monotone ne laisse pas de jeu au hasard, à la chance ou au talent. Le seul moyen de forcer le sort serait de se risquer sur ces franges périlleuses où les normes sociales cessent d'avoir un sens."

    Un peu de narcissisme, certes, à te conter mes aventures, mais je n'y cherche assurément pas le prestige, car, et je cite encore Lévi-Strauss, cette fois-ci au Star Theater de Calcutta, retranscrivant un extrait de la pièce qu'il vient de voir : "... and the young girls who sigh as they gaze into the vast blueness of the sky, of what are they thinking ? Of fat, prosperous suitors..."

    En fait de gras prétendant, je serre encore d'un cran ma ceinture... Pas le temps de me faire à manger. Tout juste grignoter quelques noix de cajou.

    A 12h45, le vent est reparti de plus belle, puis se calme à nouveau. A 13h45, presque plus de pluie, c'est le moment de fuir. Je sors le sac à dos de l'abside, prends vite une photo. Bravo à ma valeureuse tente.

    J3 - tempête

    Oui, l'Islande, c'est parfois un peu plus rude que sur les pages glacées des magasines... :

    J3 - Tempête

    Je passe un coup de serviette sur la toile, presque sèche grâce au vent ! puis démonte tout.

    Je ne traîne pas, et je ne fais pas de fantaisie. J'ai repéré qu'en continuant sur les berges du lac, et d'une ça passera, et de deux ça me mettra dans l'axe des vallons aperçus depuis l'arête du Sveinstindur. On fait comme on a dit.

    J3 - tempête

    J3 - tempête

    Je suis donc mon chemin, jetant régulièrement l’œil sur le GPS : la hutte de Sveinstindur, 5 km.

    J3 - tempête

    Le vent est reparti, la pluie aussi s'est remise de la partie. Je la prends de face, plein les lunettes. Je suis à la limite des nuages. Je ne vois pas grand chose...

    J3 - tempête

    A 2-3 occasions, les vallons m'offrent un choix. J'ai en tête une photo d'un blog indiquant un danger à tourner trop tôt vers le sud-est : je choisis donc systématiquement la route de droite. Et à un moment je tombe sur des poteaux de bois. Ouf ! C'est tout juste si d'une balise je peux apercevoir la suivante, mais ça va, il n'y a plus à se tromper.

    J3 - tempête

    Ce que je pense être la dernière pente m'amène en fait à une piste de 4x4. Celle-ci vire carrément vers l'ouest, pour contourner un sommet, à l'opposé de ma direction. J'obéis enfin à mon GPS, prends à gauche, pour remonter un col où le vent souffle en ouragan. Mais voilà la plaine de la rivière Skaftá.

    J3 - tempête

    Une descente à flanc de montagne, relativement bien protégée du vent et je pousse enfin la porte de l'abri.

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    J3 - Tempête

    7 km.

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