Je n’ai pas beaucoup dormi. Le vent a soufflé fort, annonciateur probable d’un changement de météo, avant de retomber au matin. Un peu d’appréhension, donc, au moment de jeter un œil hors de la tente. Alléluia, le ciel est toujours bleu ! Petit dèj’ en extérieur, donc. Krisprolls abondamment beurrés et lait concentré. Oui, c’est léger mais je n’ai jamais pu me faire à un petit déjeuner consistant. En principe je me rattrape avec des noix de cajou ou des amandes vers les dix heures.
Je n’ai pas grand-chose à raconter sur la matinée, c’est le genre d’itinéraire sans péripéties, qu’on déroule et où on savoure le paysage l’esprit vide. Je vais longer le Hardangerjøkulen à main gauche.
Il faudra donc régulièrement passer les torrents qui en descendent. En saute-cailloux, la plupart du temps.
Mais aussi quelques gués, avec le rituel, sortir les crocs / déchausser / traverser / rechausser / ranger les crocs. Le premier gué avec en arrière-plan le Sore Tresnuten qui masque les glaces du Hardangerjøkulen.
Derrière moi, plein ouest, c’est le mont Onen – enfin je crois.
Ça glisse au sud-est lentement vers la vallée de la rivière Bjoreio, où passe également la Route Nationale 7 Oslo-Bergen. Avec au sud le Parc National du Hardangervidda, donc. (Le Hårteigen pointe à droite.)
On pourrait imaginer de cheminer plus haut, plus près des contreforts du Hardangerjøkulen.
Ça impliquerait de pouvoir passer les torrents sans le secours des aménagements, par exemple celui issu de la langue glaciaire Isdøleskåka, équipé d’une passerelle sur le chemin balisé.
Ça descend toujours.
Un peu plus bas – on est à la cote 1060, nouveau gué sur le torrent Helleelva. C’est le gué le plus large depuis le départ.
Rien de compliqué jusqu’à maintenant : de l’eau pas plus haut que le genou et pas de fort courant. Tandis que je me rechausse, trois gaillards genre balaises (et sacs à dos encore plus balaises) arrivent en sens inverse. Le premier essaye de passer en sautant de caillou en caillou. Bien sûr il finit par se vautrer. Au point où il en est, il finit la traversée en pataugeant. Il se fout à poil et se jette dans l’eau fraîche, bien vite rejoint par ses deux compères. Brr. Impressionnants. Très scandinaves. Petite remontée après le gué. La photo suivante montre la Helleveelva, son gué, et si vous zoomez, mes trois vikings. Désolé, ils se sont rhabillés.
Plus bas, la Helleveelva s’étale en un large marais.
Les deux heures suivantes sont sur un chemin quasi horizontal, qui louvoie entre les lacs, avec quelques torrents, mais c’est du saute-cailloux sans difficultés.
En faisant du sud-est, j’ai pris du champ par rapport au Hardangerjøkulen. On distingue d’autant mieux le bombement principal du glacier, qui dépasse les 1800 m.
Le point de vue sur le Hardangerjøkulen évolue, avec l’apparition d’une autre grande langue glaciaire : la Vestra Leirebottosskåka.
Je suis remonté à la cote 1200, je surplombe le grand lac de barrage Sysenvatnet, tout en bas, dans la vallée principale qui coupe en deux le Hardanger, entre plateau du Hardangervidda au sud et socle du Hardangerjøkulen au nord.
Il reste une dernière descente, un peu plus raide, pour rejoindre la rivière Leiro et ses marais, aux alentours des 1000 m.
Le temps et l’ambiance changent très vite, la griztitude est en train de s’installer. Pour l’instant c’est conforme aux prévisions météo de début de trek. C’est dommage mais en fait je m’en fiche un peu, l’essentiel était d’avoir du beau temps dans le contournement ouest, d’en profiter pour faire de belles photos. De ce point de vue, ce trek est d’ores et déjà une réussite. J’arrive à l’intersection du chemin qui continue à l’est. C’était mon idée de départ, pour élargir la boucle vers un autre grand lac (le Drageidfjorden) et pour ne pas repasser dans mes traces de 2018. Mais hier dans ma tente, j’ai fait le compte des kilomètres restants. Pour ne pas rater mon train, il faudrait que j’allonge les étapes à plus de 20 kilomètres par jour, et je ne vois pas l’intérêt de le faire en pataugeant sous la pluie, somme toute dans un paysage de toundra assez uniforme, voire morne sans le soleil. Tandis que la remontée directe au nord, plus montagnarde, j’en ai gardé un souvenir ébloui. Donc, je bifurque au bord de la Leiro. Rivière glaciaire impressionnante, franchie grâce à un gros pont de bois.
Sûr que ça ne passe pas à gué…
Le sentier suit un moment la Leiro…
… puis tente d’éviter les marais d’Øyane en s’en éloignant un peu.
Les premières gouttes arrivent, peu violentes et sans grand vent. La housse pour le sac à dos et la veste de pluie en remplacement du tee-shirt vont suffire. Je commence à penser au bivouac, sachant que je vais continuer à traverser les marais pour un bon moment. Les 15 kilomètres quotidiens sont avalés ; compte-tenu de la distance restante, atteindre Finse avant mon train n’est plus une préoccupation.
Je guette les coins de mousse favorables à mon bivouac. Pas évident, c’est bien humide partout. Il y quand même quelques nuances, de couleur, d’aspect, il faudrait être bryophytichiste… Certains types de mousse paraissent plus fermes, moins susceptibles de faire éponge. Là, à une trentaine de mètres du chemin, il y a quelques mètres-carrés, juste la surface de ma tente, qui me paraissent bien, alors que la pluie s’est quasiment arrêtée. C’est le bon moment pour m’installer. Données GPS recalées : 14,7 km, D+ 310, D- 502.
Un randonneur arrive du nord – quatrième humain de la journée. On bavarde un peu, lui aussi pense au bivouac, il veut continuer à marcher encore une petite demi-heure. Le vent est en train de forcir, la tente est dans le bon axe, par contre les sardines n’ont pas beaucoup d’accroche dans la mousse. Je les renforce toutes de bons gros cailloux ; c’est une tannée, il faut que je les trimbale sur au moins 40 mètres mais je suis rassuré. J’ai juste le temps de réchauffer mes lyos et c’est le retour de la pluie, je me réfugie sous la tente avec ma liseuse et Val McDermid.
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