• Rougir

    L’Alphonse se vide peu à peu. A la table à côté, elle et lui n’ont pas conscience du temps écoulé depuis qu’ils se sont installés face à face. Ils se connaissent peu, pourtant (ou parce que ?) ; quelques mois qu’ils se côtoient. Si j’ai bien compris, ils ont déjà dîné ensemble la veille ; c’était bien mais là, c’est spécial. 

    Au dessert, elle a pris un tiramisu – comme moi. Lui a pris une mousse au chocolat. Manifestement le serveur les trouve sympas ; il sent qu’il se passe quelque chose alors il a carrément posé le seau de mousse restante sur leur table. Qu’ils prennent leur temps. Happy hour mode Alphonse !

    - Je te propose un jeu. Le genre de truc qu’on ne peut plus faire quand on se connaît trop bien, et qui n’a pas d’intérêt tant qu’on ne se connaît pas du tout.

    - Je t’écoute, je ne te garantis rien.

    - Voilà. Je ferme les yeux, je ne te vois plus. Tu me racontes quelque chose, quelque chose de vrai et qui te fait rougir. Quand tu as fini, c’est mon tour.

    - Je ne suis pas sûre que ça soit un jeu pour moi. Je suis plutôt du genre pudique.

    - Tu vas voir. En face d’une personne aux yeux fermés, c’est beaucoup plus facile qu’on croit. Et puis il ne s’agit pas forcément de se faire des confidences difficiles. Juste décrire une habitude qu’on s’imagine un peu ridicule, une réaction un peu bizarre qu’on a eu un jour, ce genre-là.

    Il ferme les yeux, s’amuse à agiter un peu la tête, à la façon d’un chat qui hume en tendant le cou, joue au pianiste aveugle. Oh, what’d I say !

    - D’accord, tu ne le répéteras pas aux collègues, hein ? Je me lance. Le matin, je me lève deux fois.

    - Comment ça ?

    - Eh bien mon radioréveil se met en marche vers 7h15, j’écoute les infos du fond de mon lit, je me lève, je mets en marche la cafetière. Ensuite je me tartine un krisprolls au Nutella,  je sors les vêtements que je compte porter, je les pose sur la chaise… et je me recouche !

    - Et tu ne te rendors pas ?

    - Si, bien sûr je me rendors. J’ai réglé mon portable pour sonner, et me re-réveiller vers 8h15. Et c’est comme ça tous les matins.

    Depuis la table à côté, moi qui n’ai évidemment pas fermé les yeux, je constate qu’elle rougit, effectivement, malgré la bénignité de son propos.

    - C’est pas mal ta technique, tu n’as plus qu’à sauter du lit et hop, dans ta voiture.

    - Ah non, je bois mon café, je grignote ma biscotte, je me douche, je me coiffe, je me maquille. Je ne vais quand même pas me recoucher maquillée !

    - Tu te maquilles, toi ? Ben ça ne se voit pas, je veux dire, tu restes très naturelle.

    - C’est gentil. Bon, à ton tour !

    Il rouvre les yeux, lui sourit (en fait ils n’ont pas arrêté de sourire depuis le début du repas, mais ne s’en sont pas encore rendu compte).

    - D’accord, à mon tour. Ferme bien les yeux. Est-ce qu’on peut dire qu’on est amis ?

    - Je ne sais pas ; on est des amis potentiels peut-être ? Je crois que l’amitié, elle vient sans qu’on la cherche. Un jour, alors qu’on ne se pose même pas la question, c’est comme une évidence : on s’est apprivoisé, on est amis et voilà. Peut-être que ça va se passer comme ça ?

    - Tu crois que c’est vraiment possible l’amitié mixte, je veux dire entre un homme et une femme ? Tiens, quelque chose que j’ai lu, dans un bouquin de Richard Ford. La fille pose cette question et le gars répond « Pourquoi pas, une fois passé le ramdam initial ». Et puis l’homme ajoute « Et moi j’aime, ce ramdam initial ». Moi aussi j’aime ce ramdam, quel qu’il soit.

    A son tour, il a rougi – il y a de quoi ! Elle ne répond pas. Alors il reprend la parole.

    - Allez, à ton tour.

    - Fais-moi un bébé.

    J’ai bien entendu, j’en suis sûr. Lui aussi évidemment. C’est comme s’il avait compris chaque mot, qu’il les répétait dans sa tête et cherchait à les remettre dans l’ordre. Sa main s’immobilise sur son verre. Elle a dit ça, elle n’a pas dit ça. Moi bébé fais un. Bébé fais un moi.

    - Fais-moi un bébé.

    Impossible de garder les yeux fermés. L’Alphonse a implosé, s’est vidé de son atmosphère. Le serveur parcourt les tables au ralenti, avec des grands gestes amples de cosmonaute. Elle blague, elle sourit, elle ne sourit pas ? Il jette un œil vers ma table. Je fais semblant de rien, je suis très concentré sur mon tiramisu. Dans ma position d’arbitre, j’ai bien pu voir qu’elle avait un peu rougi. Un tout petit peu, moins qu’en racontant le protocole de son réveil. Quand même, c’est le jeu.

    - Fais-moi un bébé.

    - J’avais compris. Tu vois ça comment, on couche ou bien tu envisages une FIV ? Non mais tu es sérieuse ?

    - S’il te plait.

    Maintenant c’est lui qui est tout rouge.

    - Pourquoi moi ?

    - Tu voulais du ramdam.

    - Regarde-moi.

    Il veut voir ses yeux, on n’est pas au poker. Elle pose ses lunettes au bord de son assiette. Elle a le regard intense.

    Ce n’est pas une blague. Est-ce que c’est une impulsion ? Ou alors elle a prévu la scène, elle l’a rêvée, elle l’a déjà anticipée des tas de fois.

    - Pourquoi moi ?

    - S’il te plait.

    - Mais non ça ne me plait pas, d’abord je ne vais pas te faire l’amour, comme ça, juste parce que tu pètes les plombs. Ça serait, ça ne serait pas bien. Et puis ce n’est pas comme ça qu’on fait les bébés.

    Elle ne rougit plus du tout, elle affiche un sourire hilare. Il bafouille.

    - Enfin, enfin je veux dire si, bien sûr, mais quand même, ça n’est pas comme ça que ça marche !

    - Je ne pète pas les plombs, je veux un bébé. Qu’est-ce qu’il y a de plus naturel que de vouloir un bébé à trente ans ? Toutes les femmes veulent un bébé à trente ans.

    - Tu as raison, quoi de plus naturel ? Passé trente ans, toutes les femmes célibataires invitent un ami à dîner. Peut-être qu’elles ne lui ont même jamais roulé une pelle, elles lui payent l’apéro et au moment du café elles lui demandent un bébé. C’est connu.

    Froidement :

    - Oui d’ailleurs on prend un café ?

    - Là je ne sais pas, j’ai un peu l’estomac noué, figure-toi.

    A ma table, le serveur vient d’encaisser la note. Il s’approche. Elle commande un expresso.

    - Et toi tu décides quoi ?

    - Je heu je heu.

    - Deux expressos s’il vous plait. Alors tu décides quoi ?

    - Mais je ne sais pas, je ne sais pas. Tu t’attends à ce que je te réponde, là comme ça. Les couples mariés en parlent pendant des mois. Les couples mariés ! Les couples tout court ! Tu l’as dit tout à l’heure, on ne sait même pas si on est amis.

    - Voilà, c’est décidé, c’est officiel, on est amis.

    - Non mais tu me fais une blague là. Non mais tu vois ça comment. Alors on fait crac-crac, on ne met pas de préservatif. Déjà là, tiens, tu veux qu’on fasse ça sans capote, est-ce que je suis d’accord. Bon on le fait et puis quoi ? Tu crois que tac, ça y est tu es enceinte ? Il faut des mois parfois avant d’y arriver. Il y en a qui n’y arrivent jamais. Tu nous imagines en cinq à sept pendant tout ce temps ?

    - Ne sois pas trivial, il ne s’agit pas de ça. De toute façon on n’y arrivera pas tant qu’on n’aura pas essayé. Pour la capote, si ça t’inquiète je ferai un test.

    - Et moi, tu comptes que je fasse le test aussi ?

    - Si tu veux, mais j’ai confiance. Je suis sûre que tu es sérieux. Enfin pas sérieux sérieux mais je suis sûre que tu sais quand il faut te protéger.

    - Non mais non. Non ! Enfin quoi je ne suis pas un animal. Tu le sais bien que tu me plais. A n’importe quel moment je serais partant mais là non mais…

    Elle le coupe. Elle s’irrite, le ton a monté.

    - Arrête avec tes non non. Si je m’étais laissée faire, là après le dessert, tu me sautais, avec ton amitié ramdam, tam-tam ou je ne sais plus quoi. Tout content et tout fier. Avec ou sans capote, avec ou sans contraception. Ne dis pas le contraire, tu sais que j’ai raison. Alors parce que je suis sincère, parce que je considère que tu es concerné, là du coup tu te prends la tête.

    - Je me prends la tête ! J’hallucine ! D’accord, oui j’adorerais faire l’amour avec toi, oui. Oui ! Je pourrais dire oui rien que pour ça, tu le comprends ? Tu en dis quoi ? Tu trouves que j’ai l’air concerné là ? J’ai l’air de faire un bon père, là ?

    - Est-ce que je t’ai demandé d’être un bon père ? Est-ce que je t’ai demandé d’être un père, tout court ? Je ne te demande pas de participer aux cadeaux de fêtes des mères, je te demande pas de lui changer ses couches, de lui apprendre à faire un nœud de cravate, ou de surveiller ses fréquentations ! Je te demande seulement de me faire un bébé !

    - Seulement ! Seulement !

    Il écarquille les yeux, il est paumé. Un moment, dans l’Evolution, le singe mâle a mesuré la conséquence et le prix de quelques secondes de plaisir. Est-ce l’instant où il est devenu homme ? La femelle était certainement femme depuis bien longtemps.

    - Tout à l’heure tu voulais que je me sente concerné, et maintenant j’ai comme l’impression que tu me demandes juste quelques centimètres-cubes de sperme. Et si je dis non, tu vas demander au serveur, ou bien tu vas lui demander à lui, là ?

    Il désigne d’un grand geste la table d’à côté où je suis maintenant totalement, mais alors totalement fasciné par le fond de mon assiette.

    - Mais je ne le connais pas, ce monsieur, je ne l’aime pas, enfin je veux dire, ce n’est pas mon ami ! D’accord je ne te demande pas d’être un père, et je ne veux même pas que tu en veuilles, de cet enfant. Mais je veux qu’il soit assumé, même si ça ne doit durer que le temps de la conception ! Monsieur, oui, vous là, puisque vous nous écoutez, depuis tout à l’heure, dites-lui, vous ! Si vous ne connaissiez pas votre père, est-ce qu’au moins vous n’aimeriez pas savoir que vous n’avez pas été conçu par hasard ou pire, par manipulation ?

    A mon tour de rougir ! Je creuse encore et encore mon assiette, j’atteins la nappe !

    - Allez, à ton tour.

    Un jeu ! Des clous, oui.

    Il est foutu.

     

    Rougir

     

     


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